Une flotte de thoniers menace les eaux préservées des Marquises - Le Monde - 27 septembre 2017

October 3, 2017

Le premier bateau de pêche polynésien est prêt à quitter Tahiti pour cinq jours de mer : cap sur les îles Marquises, à 1 500 kilomètres de là. Il devait appareiller mardi 26 septembre. Repeint en bleu, ce navire d’occasion n’est pas particulièrement imposant, mais il doit être suivi par des dizaines d’autres, de quoi constituer, à terme, dans l’archipel, une puissante flottille de pêche d’une centaine d’unités spécialisées dans la pêche au thon et à l’espadon.

 

Ainsi, dans trois ou quatre ans, l’archipel des Marquises devra s’être converti aux débarques de la pêche industrielle. Jusqu’à présent, il ne connaissait que celles, modestes, de ses pirogues traditionnelles qui comptent dans la sécurité alimentaire des îliens. Les thoniers géants – japonais, chinois, sud-coréens –, qui opèrent dans le Pacifique sud, sont actuellement cantonnés hors des eaux de Polynésie française. Le gouvernement polynésien a décidé d’ouvrir ses eaux aux pêcheurs industriels pour peu qu’ils battent pavillon de la collectivité d’outre-mer.

 

« Nous venons d’acheter une dizaine de bateaux à une société en faillite. Nous allons les baser aux Marquises, puis nous enverrons des neufs : soixante bateaux de 10 mètres de long, plus douze de 30 m à 50 m, et six de 50 m. Ceux-là seront capables de mener des campagnes jusqu’à Clipperton, de rester un an en mer ! », énumère Eugène Degage, dans ses bureaux de Papeete.

 

Thon obèse

 

L’armateur, à la tête d’un groupe présent dans le transport maritime notamment, a créé une filiale ad hoc, Big eyes, (Bigeye tuna est le nom anglais du thon obèse). « Nous allons cibler ce thon de première qualité, à consommer en sashimi, très prisé des Japonais, des Chinois, des Européens, annonce-t-il. Il sera centralisé à Tahiti et expédié en avion-cargo. Il faut qu’on exporte nos richesses ! Nous sommes en train de négocier la construction des navires avec

 

des chantiers chinois. »

 

L’objectif d’Eugène Degage est d’expédier, depuis Tahiti, six à dix tonnes par jour de poissons capturés aux Marquises, soit 3 000 tonnes par an. La Fédération des associations de protection de l’environnement de Polynésie française a réagi en s’interrogeant sur le bien-fondé d’une « filière de pêche fraîche transportée par avion », génératrice d’importantes émissions de gaz à effet de serre.

 

A la différence des instances des Nations unies, où il est beaucoup question, en ce moment, d’interdire les subventions publiques à la grande pêche afin de faire baisser la surexploitation de l’océan, le gouvernement de Papeete est prêt à accorder d’importants dégrèvements fiscaux pour doubler, en dix ans, la production totale de la pêche – actuellement de 6 000 tonnes par an –, et encourager la construction de nouveaux navires. Et M. Degage a bien l’intention d’en profiter.

 

En septembre 2016, à Hawaï, le président de la Polynésie française, Edouard Fritch, a annoncé à l’occasion du congrès de l’UICN qu’il voulait établir « la plus grande aire marine gérée du monde », englobant la totalité des 5 millions de kilomètres carrés de la zone économique exclusive de cette collectivité d’outre-mer. Quelque chose d’unique : il n’existe effectivement nulle part ailleurs un espace maritime répondant à ce vocable.

 

Déclin des stocks

 

L’initiative paraît a priori séduisante, mais elle a aussi pour effet de renvoyer aux oubliettes la création d’une aire marine protégée (AMP) de 720 000 km2 qui était en préparation depuis une dizaine d’années aux Marquises, ainsi d’ailleurs que celle attendue autour de l’archipel des Australes. Toutes deux avaient pourtant été précédemment présentées sur la scène internationale et avaient donné lieu à moult consultations des îliens, de leurs élus locaux, de scientifiques aussi, avec l’assistance technique de l’ex-Agence française des AMP et le soutien d’ONG. Par ailleurs, les tentatives pour faire classer les Marquises au Patrimoine mondial de l’Unesco semblent, elles aussi, au ralenti.

 

« Le projet a évolué », explique Sylviane Fauvet, au ministère polynésien de l’environnement. La future « aire gérée » qui devrait être mise en place avant la fin de l’année, se doit certes de préserver le patrimoine naturel, « notamment les frayères, zone de reproduction et couloirs de migration » des poissons. Mais elle a aussi pour objectifs de « valoriser les activités de pêche » et plus généralement de développer les activités « basées sur une exploitation raisonnée des ressources vivantes, minérales ou énergétiques. »

 

Depuis les années 1960, le stock de thon obèse a décliné de 85 % dans cet océan. L’espèce est désormais classée « vulnérable » sur la liste rouge de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN). Et la commission thonière internationale qui est censée élaborer une gestion durable de la ressource dans toute cette partie du monde appelle à en diminuer de 36 % les prélèvements.

 

« C’est du pillage »

 

Aux Marquises, la préservation de la ressource halieutique est un sujet sensible. La population locale a été surprise d’apprendre, le 7 avril, l’ampleur du projet de pêcherie pour lequel la Communauté de communes des Iles Marquises (CODIM) s’est associée au groupe de M. Degage. L’affaire donne alors lieu à quelques réunions publiques houleuses, une pétition est lancée avec succès. Depuis, les maires de l’archipel sont partagés. Le gouvernement leur a promis de mettre sur place des formations pour faire des Marquisiens des marins professionnels.

 

« Ils nous parlent comme à des enfants, leurs 600 emplois, on n’y croit pas, » lance Thierry Tekuataoa, qui gagne sa vie dans la pêche et le tourisme. Il a rejoint un collectif d’opposants, bien décidé à protéger les eaux des Marquises. « C’est du pillage ! Tahiti fait du néocolonialisme !, s’exclame-t-il. Et d’ailleurs avec quel argent vont-ils être construits, tous ces bateaux ? D’où viennent les fonds ? », s’inquiète Thierry.

 

L’organisation régionale qui régit les accords de pêche du Pacifique central et ouest fixe des quotas censés contenir l’appétit de ses membres : Australie, Chine, le Japon, Canada, Indonésie, Corée, Philippines… « Les petits pays insulaires en développement en sont exemptés », décrypte Jérôme Petit de la fondation Pew Charitable Trust. Autant dire qu’ils suscitent beaucoup d’appétit chez leurs grands pays pêcheurs voisins, en quête de licence de pêche ou de joint-venture avec des armateurs locaux.

 

En 2012, des scientifiques étaient revenus enthousiastes de l’expédition « Pakaihi i te moana « (« respect de l’océan » en polynésien), conduite aux Marquises à l’initiative de l’Agence des AMP. Ils avaient découvert, entre autres trésors de biodiversité, vingt nouveaux poissons dans ces eaux préservées.

 

Martine Valo

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