Interrogations sur le projet de pêche intensive de thons obèses "big eye" aux Marquises

May 19, 2017

Le 7 avril 2017, la Communauté de Commune des Marquises (CODIM) a présenté à la presse un projet de développement de la pêche hauturière de grande envergure : le Marquesas Fisheries Project.

 

La société Big Eye du groupe d’Eugène Degage (Aremiti) prévoit d’implanter 12 thoniers aux Marquises à partir du mois de septembre, puis 12 de plus avant la fin de l’année pour atteindre à terme 40 thoniers dans les eaux de cet archipel.

L’objectif de ces bateaux est d’exploiter le thon obèse (ou « big eye ») qui sera transporté en frais jusqu’à Tahiti pour être envoyé ensuite à Hawaii et au Japon en qualité sashimi.

Un cargo d’Air Tahiti transporterait de six à dix tonnes de poissons par jour entre les Marquises et Tahiti, soit environ 3000 tonnes de poisson par an, ce qui augmenterait de 50% la production de la pêche hauturière polynésienne. L’ancien navire Corsaire du groupe Aremiti devrait devenir rapidement un bateau usine pour assurer la transformation des produits aux Marquises avant l’export par avion.

Les investisseurs annoncent que ce projet devrait créer 600 emplois directs en Polynésie française.

 

Selon les médias, les maires des Marquises ont eu une série de rencontres avec le gouvernement de Polynésie française, qui semble être favorable à cette initiative.

Le Pays a récemment modifié la loi de défiscalisation locale pour encourager la construction de navires de pêche. Bercy refuse depuis quelques années l’attribution de défiscalisation pour la construction navale en Polynésie française en l’absence d’un schéma directeur pour la pêche hauturière. Mais le Pays a décidé de se substituer à l’Etat en offrant une double défiscalisation locale de 30% pour l’acquisition de nouveaux navires avec un bonus de 10% si le bateau est construit localement. Les investisseurs peuvent donc obtenir un crédit d’impôt de 70% pour la construction de nouveaux bateaux. Lors de son discours à l’assemblée du 13 avril 2017, le Président Fritch a annoncé que cinq projets ont déjà obtenu un avis favorable de la commission des agréments fiscaux.

 

Les représentants d’associations de protection de l’environnement de Polynésie française, s'inquiètent et ont des interrogations face à ce projet d’envergure :

 

Bien entendu, nous pensons que tout doit être fait pour encourager la création d'emploi dans l’archipel des Marquises touché par 30% de chômage et nous félicitons la CODIM, les investisseurs privés et le gouvernement pour leur volonté de développer l’économie marquisienne. Cependant, nous nous interrogeons sur viabilité économique et écologique à long terme de ce projet de pêche très intensive et donc sur la durabilité de la ressource et des emplois qui seront créés.

 

- Nous rappelons que l'espèce ciblée, le thon obèse (Thunnus obesus) est une espèce surexploitée dans le Pacifique, considérée comme « menacée » sur la liste rouge de l’UICN. Selon la Commission du Pacifique Sud, elle a déjà perdu 84% de sa population naturelle.

Biomasse reproductrice du thon obèse de 1960 à 2012 (unité = 1000st) dans le Pacifique Sud (CPS 2014)

 

Les responsables de cette surexploitation sont pour moitié les senneurs internationaux qui capturent de nombreux juvéniles de cette espèce dans leurs filets, mais aussi pour moitié les palangriers qui capturent les individus adultes .

 Source CPS 2014

 

- Nous rappelons que la WCPFC, une commission thonière internationale qui régule la gestion durable des ressources dans la Pacifique Sud et Central, appelait récemment à une diminution de 36% de l’effort de pêche de cette espèce pour retrouver un niveau de prélèvement durable du stock.

 

- Nous rappelons que l’ONU, dans le cadre des Objectifs du développement durable recommande d’interdire les subventions à la pêche qui contribuent à la surcapacité des flottes et à la surpêche  (ODD n°14-6).

 

« Les menaces croissantes résultant des activités humaines telles que la surpêche et l'impact du changement climatique et de l'acidification des océans ont un impact négatif sur la préservation et l'utilisation durable des stocks de thon », a déclaré le Conseiller juridique des Nations Unies. « Je demande instamment à toutes les parties prenantes de faire tout leur possible pour la préservation à long terme et l'utilisation durable des ressources de thon », a-t-il ajouté.

À cet égard, il a souligné l'importance cruciale d'appliquer le cadre juridique international existant.

 

De nombreux pays sont fortement tributaires des ressources thonières pour la sécurité alimentaire et la nutrition, le développement économique, l'emploi, les recettes publiques, les moyens de subsistance, la culture et les loisirs.

À l'heure actuelle, plus de 80 États pratiquent la pêche au thon, des milliers de thoniers sillonnent les océans et la capacité de pêche thonière continue de se développer dans les océans Indien et Pacifique.

Dans les îles du Pacifique, le thon est une source principale de revenus pour les gouvernements et un élément clé de la sécurité alimentaire pour les populations insulaires."

(Source ONU journée internationale du thon  du 2 mai 2017 afin de sensibiliser à l'importance d'une gestion durable des stocks de ce poisson pour la réalisation du Programme de développement durable à l'horizon 2030).

 

- Nous rappelons également que la chambre territoriale des comptes dans un rapport de 2015 sur la pêche hauturière  en Polynésie française se demandait « comment une filière qui n’a jamais pu trouver un équilibre financier sur plus de 10 ans, malgré 9 milliards de FCFP d’aides publiques, pourrait encore faire l’objet d’une stratégie de développement ».

 

- Nous nous interrogeons sur l’adhésion de la population locale à ce projet de développement d’envergure. Il y a quelques semaines, la présence d’un thonier de Tahiti près des côtes marquisiennes avait créé la colère des pêcheurs locaux ; qu’en sera-t-il avec 40 bateaux ?

 

- Nous rappelons aussi que le gouvernement de Polynésie française a annoncé à plusieurs reprises la création future d’une Aire Marine Protégée de 700 000 km² aux Marquises (notamment à Ajaccio en 2013 et  à Sydney en 2014) sur laquelle de nombreux acteurs locaux travaillent depuis 10 ans. Qu’en est-il de ce projet? 

 

- Par ailleurs, le gouvernement a annoncé à Hawaii en 2016 la création future d’une Aire Marine Géré sur toute la ZEE de Polynésie française qui permettra de « préserver une zone maritime aussi vaste que l’Europe, en interdisant des techniques de pêche irresponsables et en protégeant le trésor de biodiversité qu’elle contient ». Comment ce développement massifaux Marquises de la pêche d’une espèce menacée peut-il s’articuler avec le projet d’Aire Marine Gérée du Pays ?

 

- Le Pays a annoncé vouloir certifier sa filière de pêche hauturière à l’aide du label MSC ; mais nous rappelons que la certification du thon obèse est impossible car cette espèce est déjà surexploitée.

 

- Enfin, nous mettons le doigt sur les émissions importantes de gaz à effet de serre générées par une filière de pêche fraiche transportée par avion.

 

Face à ces nombreux constats et interrogations, nous souhaiterions formuler les recommandations suivantes pour la mise en œuvre de ce projet aux Marquises :

 

-  Que l’état des stocks de thon obèse à l’échelle du Pacifique soit pris en compte par les investisseurs, la CODIM et le gouvernement pour que ce projet n’entrave pas la pêche durable et la sécurité alimentaire de la population des Marquises, et pour que les emplois créés soient des emplois durables.

 

- Que les subventions publiques à la pêche hauturière qui mènent à la surexploitation des stocks soient réduites, comme recommandé par l’ONU et la chambre des comptes.

 

- Qu'un zonage des eaux de l'archipel soit établi rapidement.

Nous pensons nécessaire qu'il réserve des zones de pêche côtière pour la population des îles, jusqu’à 40 milles des côtes comme demandé par les pêcheurs locaux, mais aussi qu'il prévoit une ou plusieurs zones de reproduction interdites à la pêche.

 

Nous rappelons que les scientifiques et les experts de l'UICN recommandent la protection stricte (zéro pêche) de 30% de chaque habitat marin, ce qui équivaudrait à une zone de protection d'au moins 200 000 km² pour les Marquises.

De manière générale, nous sommes favorables à ce que 30% des lagons et que 30% de la ZEE de Polynésie française soient strictement protégés, afin de faire en sorte que le développement de la pêche en Polynésie française soit durable.

 

La Conférence des Nations-Unies pour les Océans se tiendra du 5 au 9 juin 2017 à New -York. Les autorités du Pays y participeront. Winiki SAGE, président de la Fédération  des Associations de protection de l'environnement Te Ora Naho  (ou FAPE) s'y rendra également.

 

 

 

 

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