Ressources Minérales Marines: la Polynésie souhaite un moratoire pour leur exploitation mais...

La FAPE salue l’initiative du Pays de souhaiter un moratoire universel sur l’exploitation des ressources minières marines et des grands fonds marins, tout comme son ambition d’acquisition de connaissances sur ces mêmes ressources. Cependant, la formulation ambigüe de ce souhait, tel que présenté au CESEC de Polynésie française en aout 2022, laisse entendre que l’exploration de ces mêmes ressources, menée à but commercial et d’exploitation future, serait tout de même possible, au sein de ce moratoire.

La FAPE Te Ora Naho souhaite pour sa part, dans un intérêt de sauvegarde écologique de nos îles et de notre océan Te moana nui a Hiva, que nos élus complètent la démarche en décrétant notamment une interdiction d’explorer et d’exploiter les ressources minérales marines dans la ZEE de Polynésie française, étendue au plateau continental, pendant une durée minimale de vingt ans.


Exploiter les fonds marins constituerait une catastrophe écologique majeure.

La FAPE-Te Ora Naho s’est prononcée à plusieurs reprises pour l’interdiction d’explorer et d’exploiter les ressources minérales marines en eaux profondes .


L’exploitation minière, qu’elle soit terrestre ou marine, est par nature une activité non durable puisque la ressource (minerai) n’est pas renouvelable et que cette activité est éminemment destructive des écosystèmes, avec quasi-impossibilité de restauration, comme le démontrent différentes exploitations achevées en milieu terrestre. Le cas de Nauru qui ne dispose plus de terres arables est patent. Imaginer une possibilité de restauration, en milieu océanique de surcroit, est illusoire. Avec l’espace, les firmes minières considèrent la mine sous-marine comme une nouvelle frontière économique et technologique à dépasser.

Les associations membres de la FAPE pensent que l’homme doit faire preuve de sagesse en renonçant à ouvrir cette frontière d’un milieu quasiment inconnu à ce jour, celui des sols et sous-sols marins, et essentiellement constitué d’eau mouvante et de vie fragile (à commencer par le zooplancton et le phytoplancton), celui de nos océans. Ces derniers sont déjà mis à rude épreuve par la surpêche, les pollutions, l’acidification et le réchauffement climatique.


Pourquoi laisser tranquille le fonds des océans ?


Des impacts hautement préjudiciables à l’environnement marin et aux services écosystémiques qu’il rend à l’homme :


- Destruction d’énormes surfaces sous-marines biologiquement actives

- Destruction durable des habitats et de la faune

- Soulèvement et dispersion de sédiments asphyxiants

- Création de nuages de particules fines en suspension, riches en métaux et en éléments toxiques, transportés par les courants qui ne s’arrêtent pas aux limites des ZEE

- Rejets de déchets miniers (turbidité, modification de PH /acidité et de température, apports en métaux lourds)

Pendant l’exploitation :

- Infrastructures, obstacles physiques (machines, tuyaux…)

- Emissions acoustiques, lumineuses, électromagnétiques

- Emissions indirectes de gaz à effet de serre, empreinte carbone

- Production d’eau potable rejetée

- Risques d’accidents… etc


Les scientifiques s’accordent à dire que les enjeux écologiques sont aussi énormes que les enjeux économiques, que nous sommes incapables de mesurer l’intensité des dommages qui seront causés (seront ils réversibles ?), et qu’il faudra des années pour le dire … (rapport de l’expertise scientifique collective CNRS/ IFREMER « Impacts environnementaux de l’exploitation des ressources minérales marines profondes » de juin 2014).


Une poursuite absurde de la course aux matières premières et du modèle économique linéaire :


« Extraire, produire, consommer, jeter », quand comprendrons-nous qu’il nous faut changer de modèle car celui-ci nous conduit droit dans le mur ? Les associations écologistes demandent à arrêter cette course et à repenser notre système économique, avec plus de sobriété et un modèle « régénératif « plutôt qu’«extractif ». C’est-à-dire vers un modèle circulaire où tout ce qui est produit serait réutilisable à l’infini, comme le fait notre Nature, en mettant en œuvre notamment l’éco-conception des produits pour un réemploi des matières premières et des matières et objets pour éviter qu’ils deviennent déchets, et ce grâce à des investissements conséquents, publics et privés, dans cette réorientation économique.



Un souhait de "moratoire" ambigu de la Polynésie


Nous saluons l’initiative du Pays de participer à un moratoire universel de l’exploitation des ressources minières marines sur tous les océans de la planète dans les ZEE, les plateaux continentaux et la haute mer. Cette prise de position est d’autant plus remarquable que la Polynésie française se distinguerait d’autres pays du Pacifique qui ont fait le choix inverse en ayant accordé à des sociétés des permis d'exploration minière : Papouasie Nouvelle Guinée, Nauru, Iles Cook…

La Polynésie française disposant de la pleine compétence en matière d’exploration et d’usage des ressources marines, ce souhait gagnerait à être complété par une décision de prohiber toute exploitation dans sa ZEE, tout en souhaitant l'extension de cette interdiction au plateau continental et à la haute mer. Pourquoi ne le décide t elle pas ?


Par ailleurs, la proposition de texte qui a été soumise au CESEC en aout 2022 lie la levée de ce moratoire à certaines conditions dont la réalisation est floue et peut facilement être soumise à interprétation.

Tel que le projet de délibération est écrit, pour lever ce moratoire, il suffirait de :

- Mener des évaluations d’impact rigoureuses (qui garantira leur rigueur ?)

- Maitriser et comprendre de manière exhaustive les risque de tous ordres (comment jugera-t- on de leur exhaustivité et de leur maitrise ?)

- Garantir la compensation des pertes du capital naturel

Autrement dit, à partir du moment où on aura l’assurance que les dommages seront compensés, feu vert pourra être donné à l’exploitation.

- Mettre en œuvre le principe du pollueur-payeur

Il est désormais admis que ce principe est contreproductif et constitue en quelque sorte « un permis de polluer » pour ceux qui ont les moyens (prenons l'exemple des crédits carbone !). Le fait de payer ne supprime pas la pollution pour autant. On continue de polluer mais ce n’est pas grave puisqu’on paie. « Vous n’aurez plus de poissons à pêcher ? Qu’à cela ne tienne, on va compenser ou on va vous payer ! »

- Développer des politiques garantissant l’utilisation responsable de métaux (…) le passage vers l’économie circulaire (…). Ces politiques n’ont-elles pas commencé à se développer et il pourrait de ce fait être considéré que cette condition est déjà atteinte ?

- Inclure des mécanismes publics de consultation dans les processus de prise de décision liés à l’exploitation minière des grands fonds marins… etc. Toute consultation ne met pas à l’abri de mauvaises décisions prises au final.


Enfin , ce souhait ne porte que sur l'exploitation et fait la part belle à l'exploration.

Ce moratoire s’accompagnerait d’une forte volonté d’approfondir les connaissances scientifiques de toutes disciplines, sur le milieu marin profond. Il est louable de souhaiter développer la recherche fondamentale et appliquée.

Pour autant, il est important de faire la distinction entre recherche scientifique et exploration.


La recherche est censée se faire dans l'intérêt de l'humanité, dans un but pacifique et/ou de protection du milieu marin.

Le texte prévoit d’acquérir des connaissances sur la géologie et les « ressources minérales des fonds marins » de manière à « découvrir, inventorier et cartographier le patrimoine minéral subocéanique » … En quelque sorte, de véritables inventaires prêts à l’emploi à disposition des firmes minières. Nous mettons en garde à ce que les fonds publics ne financent pas, sous couvert d’objectifs de recherche et d’acquisition de connaissances scientifiques, des campagnes d’exploration qui serviront aux intérêts privés.


L'exploration minière sert évaluer la richesse d'une zone en métaux et minerais, mais n'a pas pour vocation de protéger le milieu marin. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire : "Exploration minière = recherche de gisements, de zones exploitables, de minerais... dans le but d'une exploitation future. Ensembles des étapes à suivre depuis l'étude bibliographique jusqu'à la mise en exploitation d'un gisement."

Les résultats et données environnementales des explorations, opérées en général par les firmes minières, restent propriété de ces firmes et ne sont pas rendues publiques.


Et puis, somme toute, pourquoi investir dans l’exploration (ce qui requiert des sommes énormes - gaspillage d’un argent qui pourrait être mieux utilisé ailleurs, dans l’économie circulaire par exemple) si le but annoncé du moratoire est de ne pas exploiter? C’est une question de cohérence et de bon sens. C’est comme si on décidait de ne pas pêcher de baleines mais qu’on autorisait quand même des recherches exploratoires des baleiniers pour savoir où ils auraient le plus de chances d’en capturer !

D'ailleurs, l'Autorité Internationale des Fonds Marins (International Seabed Authority ou ISA) approuve régulièrement des contrats d'exploration et vient d'accorder à la start-up minière canadienne The Metals Company, Nauru Ocean Resources Inc. un permis d’exploration en vue de collecter des nodules polymétalliques (3600 tonnes) de la zone Clarion - Clipperton, située entre Hawaii et le Mexique, au nord de nos îles. L'information a été diffusée le 13 septembre dernier par le média local Radio 1

https://www.radio1.pf/lonu-autorise-lextraction-de-nodules-polymetalliques-dans-la-zone-de-clarion-clipperton/#



Il y a de quoi frémir lorsque l'on connait la philosophie du secrétaire général de l'ISA, Michael Lodge qui écrit :

"Les ressources minérales des grands fonds marins pourront donc probablement contribuer de plus en plus au développement durable, en particulier pour les pays qui ne possèdent pas de sources d’approvisionnement sûres sur terre ainsi que pour les petits États insulaires en développement où les possibilités de développement économique manquent." (source